Le chacal très avisé, le lion affamé et le paisible mulet
Ce fieffé coquin connaissait un mulet paisible et espérait bien en profiter … Mais, clin d’oeil malicieux à Zéphyr, entamons l’histoire par la formule rituelle qu’utilisaient les grand-mères Kabyles pour pénétrer le jardin des contes …
Dans les temps reculés où les bêtes parlaient, un lion tenaillé par la faim alla trouver un chacal et lui dit :
- J’ai faim, grand faim, croyez-moi pour un animal de mon sang, c’est intolérable ! Pour la tranquillité de la contrée, trouvez-moi sans attendre de quoi calmer mon estomac, haut et fort je vous prie !
- Pas loin d’ici, répondit le chacal, je connais un mulet paisible et bien gras, mais il faut trouver Le discours qui lui fera de l’effet !
- J’aime les discours quand ils sont bien tournés, répondit le lion, je vous accorde ma confiance.
- Hum !… Nous pourrions lui raconter que le roi exige que chacun fournisse une attestation formelle de ses racines, autrement dit l’identité de ses parents. Ho, ho, sans vouloir me vanter, je crois que nous tenons là une très bonne idée !
- Ah ? fit le lion qui s’impatientait et n’avait pas la tête à réfléchir.
- Oui, le mulet a des origines douteuses : ses parents sont la jument et le baudet, si vous voyez …
Les deux compères, tout en devisant, cheminaient vers le pâturage du mulet.
L’apercevant enfin, le chacal glapit et dit :
- Holà, approchez donc, mon brave, pour entendre la nouvelle qu’apporte Messire Lion.
- Tel que vous me voyez là, dit le lion, je ne suis que l’envoyé du Roi. Ses intentions sont forcément pour le bien de …
- Parlez messire, dit le mulet.
- Voilà, je suis chargé de poser à tous une question. Pour cette mission qui s’avère plus longue que prévue, Je n’irai pas par quatre chemins, ni même par deux : Quelles sont vos origines ?
- Pour ma part, Seigneur Lion, répondit aussitôt le canidé, je suis Chacal, fils et arrière petit-fils de chacals, et ceci jusqu’aux vénérables ancêtres que Noé considéra au point de les accueillir dans son arche.
Et se tournant vers le mulet, il demanda : Et vous ?
- Moi messires répondit le mulet, je ne connais pas ce Noé dont vous parlez. Mais je peux à l’instant aller demander à ma mère mon origine.
- Sans trainer, reprit le lion, car vous n’êtes pas le seul à qui je dois demander ces renseignements de la plus haute importance.
Derrière sa simple apparence le mulet avait quelque jugeote et un joli tempérament. Il se dirigea droit chez le forgeron à qui il commanda une paire de fers neufs pour ses sabots. Sur le chemin du retour, il marchait d’un petit pas cassé.
Les deux compères en attente lui demandèrent :
- Est-ce possible, vous boitez. Votre mère vous aura mal reçu ?
- Oh non, répliqua le mulet. C’est seulement que je viens d’apprendre que mon origine est gravée sous mon sabot arrière droit. Alors, je tiens à ne pas l’user pour qu’à l’occasion les grands de ce monde puissent la lire sans avoir à froncer les sourcils.
- Sire, chuchota le chacal, ma vue est faible et d’ailleurs le grand de ce monde, c’est vous !
Flatté, le lion avança la tête derrière ce qu’il croyait être son déjeuner.
- Vous savez, dit le mulet, les lettres sont minuscules, il faut vous approcher.
Et visant le roi des animaux là où l’intelligence lui faisait défaut, il lui décocha une ruade du tonnerre qui lui fit péter le crâne en mille morceaux.
Quant au chacal … Mais où donc avait disparu le chacal ?
Ah, que le Puissant le fasse disparaitre pour de bon, celui-là, et qu’il fasse fleurir le désert aussi beau que le jardin de ma grand-mère !
Avec humour et sans animosité pour le petit animal du désert qui a sa place dans la nature, Lily a laissé pousser ici son propre conte. inspirée par la tradition berbère rapportée par Abdesslam en 1950 et couchée sur papier par Alphonse Leguil, pour les Editions de L’Harmattan, en 2000 : “Contes berbères de L’Atlas de Marrakech.”
Commentaires
Bonjour Lily,
Merci pour le clin d’œil….
Voici une autre version : un poème de Hamid Abed, inspiré de la chanson de Slimane Azem.
La fin est fort révélatrice.
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Le mulet, le chacal et le lion :
fable, telle qu’elle a été conçue à l’origine.
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« … Dans un paisible prés verdoyant
Y pâturait, un mulet serein et placide
Un chacal s’approcha tout prés à le côtoyant,
Vorace, méchant et fort avide
Il lécha, à regret ses babines en le voyant
Hélas ! La proie est trop grosse pour sa taille
Elle ne peut constituer un aisé festin
Comment la faire tomber dans ses mailles ?
Mais bon, qu’a cela ne tienne
Il suffit de calmer, un tantinet, ses entrailles
Le temps de trouver un bon juge
Il alla tôt le lendemain,
Trouver le Roi lion dans son refuge
Afin d’exécuter son dessein
Il manigança tout un subterfuge
« Sire ! Il est de mon devoir d’instruire sa Majesté ! »
« Sur des choses qui dans son royaume se passent ! »
«Une infamie ! Chose qu’elle ne peut accepter ! »
«Voyez-vous ça ! Parmi nous une impure race ! »
« Rejeton d’un âne…ignoble ! »
« Qui n’a point honte à parader avec grâce,
Parmi tout ses peuples nobles ! »
«Mais il es claire, parmi nous il n’a pas de place ! »
Le lion écouta, puis exigea à voir ça de prés
Il somma qu’on amène le coupable
Qu’il questionna tout exprès
De sa voix forte et redoutable ;
«Peux-tu nous renseigner sur ton pedigree ? »
Demanda-t-il, intraitable
« Sire ! répondit le mulet, pas du tout timide :
Ma lignée est transcrite sous mes sabots arrière ! »
« Il suffit d’y bien regarder », ajouta l’intrépide
« Vous y trouverez le nom de mon père et grands pères ! »
Mais le mulet savait à qui il avait affaire
Pas naïf du tout, il ferra bien ses sabots, l’hybride.
Le Roi ordonna au chacal d’aller examiner
Le bien fondé de cette filiation des naissances
Mais le fourbe eut vent du plan du mulet
Qui voulait les avoir tous deux à courte distance
Il balaya complaisamment la mission confiée
En affichant franchement son ignorance
«Sire…vous n’êtes pas sans savoir que je suis illettré ! »
«Comment pourrais-je apporter avec certitude,
Des renseignements de si haute importance ! »
« Il n’y a que l’érudition de votre Majesté
Dont l’étendue des connaissances
Puisse se charger de cette aptitude ! »
Devant tant d’éloges, le Roi pris le pas
S’approcha des galoches ferrées de l’animal
Qui était bien prêt pour la réception
Le lion ne s’attendant pas à la réaction
Et d’une ruade des plus magistrales
Le mulet l’envoya à trépas
Une aubaine pour le fourbe, pourquoi pas ?
À défaut de mulet, le lion peut être un régal !
Le chacal s’apprêtant à faire de lui un repas
Le lion cria, blessé, n’étant pas encore mort
« Mais ! Qu’es-tu entrain de faire, Chacal ?”
“N’étions pas, vous et moi, amis ?»
«Mais sire dans la forêt, vous le savez bien, tout es permis ! »
« Le mulet, debout et vous au sol, ai-je tort ? »
«Je suis désolé que cela vous soit fatal ! »
« Le monde va souvent avec le plus fort,
Qu’importe son lien parental »
Et sur ce, le dévora sans regret ni remord… »
Hamid Abed
Conte populaire
Inspirée de la chanson de Slimane AZEM
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MORALITÉ
Le monde va souvent avec le plus fort, qu’importe le lien parental.
Amusant, ce petit conte.
Merci Lily.
Très joli conte!
“Contes berbères de L’Atlas de Marrakech”, voilà un titre qui me parle, et un livre que j’aimerai lire!
Merci Lily, je te souhaite un très beau week-end
Très sympa… J’aime beaucoup les ânes que je croise souvent à la campagne. Je dois quand même dire que certains ne sont pas très commodes…
De bien jolies histoires dont je ne me lasse jamais …
Un conte bien ficelé qui en dit long sur l’être humain, à la manière de La Fontaine. J’aime beaucoup et en plus tes photos tombent à propos.