Une première tentative de lecture, à vingt-cinq ans, m'avait paru beaucoup trop sentimentale, avec des personnages entiers et fortement idéalisés. La femme était trop bonne, le mari trop rustre et l'enfant recueilli - en cachette - se perdait en reconnaissance et quête d'affection, tout en effectuant un travail surhumain. Originaire moi-même d'une ferme, cela me choquait et j'attendais autre chose d'un bon roman !

Trente et un ans se sont écoulés
- Mais voui, bon anniversaire "ma vieille" !-
et mes critères d'appréciation ont sensiblement évolué.
Alors quand, cet été, Milly la Québécoise, m'a invitée à
une lecture commune de George Sand, le défi m'a plu.
Merci la belle de la lointaine province ;-)
Mon choix s'est bien évidemment
porté sur …

François-le-champi

François le Champi, George Sand, 1848.

"En cet endroit de l’histoire, la raconteuse s’arrêta."

C'est en effet la bonne du curée qui, avec l'aide du chanvreur (au moment où les choses deviennent plus délicates), relate aux paroissiens rassemblés pour la veillée, une histoire qui se serait déroulée dans le pays (le Berry) :

Madeleine, la douce femme d'un meunier, après avoir rencontré à la fontaine un garçonnet d'allure simplette, un champi confié à une miséreuse, décide, à l'encontre de l'avarice et de la méfiance de son entourage, de lui venir en aide.
Pas facile pour un champi, de grandir et de se construire lorsque de l'avis général cette engeance porte en elle tous les vices ! Mais Madeleine, n'écoutant que son bon cœur, considère l'enfant, au fil des travaux et des saisons, comme son propre fils. Et celui-ci va lui rendre ses bons soins au centuple ! Habileté, dévouement exceptionnel, beauté, développement progressif de son intelligence - malgré un manque certain d'aisance avec les autres - et surtout gratitude et bonté exprimées sans relâche.
Bien sûr, revers de la médaille, les mauvaises langues ne tardent pas à aller bon train, éloignant du moulin le champi, devenu un beau jeune homme … Alors les nuages s’amoncellent : le mari, parti vivre avec une maîtresse, accumule les dettes, installe sa jeune sœur délurée auprès de sa femme et finalement meurt tandis que les créanciers piaffent d'impatience, qu'un lourd procès menace et que Madeleine, rompue de fatigue, sombre progressivement dans la maladie.
Après tout l'amour généreusement offert par cette femme, on espère et on devine qu'il se trouvera un bon esprit, quelque part, pour chasser le malheur et … Tatata ! Taise ta goule, Lily !

Caillebotte-Nasturce

"Nasturce" (ou cresson de fontaine) Gustave Caillebotte (1848-1894)

L’enjeu principal de ce roman est clairement et fort habilement décrit dans l'avant-propos, qu'il faut lire et relire pour bien savourer l’œuvre. Face à ceux de la capitale qui voient les paysans comme des êtres sans désir et sans moyen d'exprimer leur vie intérieure, George Sand cherche à montrer que ses amis du Berry ont une langue très imagée, pleine d'humour et de saveur qui permet un parler vrai, au plus près des émotions. Par exemple un bâtard pourra être appelé "un tabâtre", une femme cherchera à "rapaiser" son homme et tous dégalochent leurs sabots en certaines circonstances. Qu'est-ce que j'ai pu sourire, m'amuser intérieurement en recopiant des pelletées de mots et d'expressions, tous plus goûteux les uns que les autres !
Empreinte de légendes, comme par exemple ici celle des fontaines, la culture des hommes et femmes de la campagne se nourrit, au fil des fêtes et des saisons, de la poésie des paysages, des métiers de la terre et des traditions. Aussi, lors des veillées, l'éloquence dont ils sont pourvus, leur grande présence, parviennent à faire toucher à une fraîcheur tout à fait inédite. Le fait de sentir en même temps que l'auditoire la "piquette du jour", la "secousse d'un instant" ou le" réveillon qu'on peut donner au plaisir de se montrer charitable" est une belle jouissance qui permet d’accéder à de nobles sentiments, tout autant que les œuvres d'art prisées à Paris.
Mais plus profondément, l'auteur dévoilant et mettant en scène le quotidien, la foi et les désirs des humbles travailleurs des campagnes souhaite, sans occulter leurs nombreux travers, mettre en valeur leur dignité, donner à goûter leur grandeur et même chose surprenante, leur ouverture d'esprit et leur capacité à évoluer. Il suffit à plusieurs reprises d'entendre la position des deux conteurs pour s'en convaincre, mais on voit nettement aussi, comment l'attitude de Madeleine face à son rustre de mari peut gagner en consistance et juste autorité.

Bien qu' incomplète, magnifiée et presque hors du temps, cette peinture du monde paysan, plus proche de l'esprit de Rousseau que de celui de Balzac ou de Zola, est pour moi pleine de charme et de vérités essentielles.

Femme-et-vaches-à-la-rivière

"Femme et vaches au bord de l'eau" Julien Dupré (1851-1910)


Si on s'attarde maintenant sur la peinture des caractères et des sentiments, le courage et la bonté de Madeleine forcent l'admiration et nous irradient complètement. George Sand a mis une grande part d'elle-même dans le portrait de cette mère : Générosité envers les pauvres, combat des idées reçues par rapport aux champis, par rapport aux femmes aussi, goût de la transmission - même si Madeleine ne possède que deux livres dont la lecture est reprise indéfiniment - et surtout dévouement, tendresse et patience en toute circonstance.
Le champi, quant à lui, est vu sous le prisme de l'amour maternel que lui prodigue Madeleine. En grandissant, n'est-il pas magnifique sous toutes les coutures, celui que tous les autres auraient rejeté ? On s'agace parfois de ce manque de justesse, mais on en sourit aussi. Tellement humain !
Par contre, j'ai été très sensible à la façon dont l'enfant se perçoit au fil du temps dans le regard des autres. La résilience, notion dont on ne parlait pas à l'époque, passe par des étapes assez finement analysées ! "… il ne parle pas et il est là comme un essoti."
A la fin du roman, on peut toutefois se demander si cette résilience est pleinement réussie … Une certaine ambiguïté permet en tout cas à l'auteur de rêver sa vie, à travers ce qui advient  de la bonne meunière du Cormouer.
Malgré ce bémol, cette histoire champêtre - dont Marcel Proust aimait tant le romanesque que, à l'heure du coucher, il se la faisait lire par sa mère - est pour le XIXe siècle un plaidoyer sensible et très plaisant en faveur de tous les mal aimés : terre et traditions, paysans, femmes et bien sûr enfants abandonnés.

"Ce fut à soleil couchant que François revint au Cormouer. Il attrapa en route toute la pluie d’un orage; mais il ne s’en plaignit pas, car il avait bon espoir dans l’amitié de Jeannette, et son cœur était plus aise qu’au départ. La nuée s’égouttait sur les buissons et les merles chantaient comme des fous pour une risée que le soleil leur envoyait avant de se cacher derrière la côte du Grand-Corlay. Les oisillons, par grand’bandes, voletaient devant François de branche en branche, et le piaulis qu’ils faisaient lui réjouissait l’esprit."

Pour lire son billet, merci de faire un tour dans
"La maison de Milly"