Le bruit de l'eau
Il pleut ! Sommes-nous heureux, malheureux ? Qu’importe.
Cessons de penser, laissons nous porter par le spectacle de l’averse.
C’est le moment de se sentir vivant.
Dominique Loreau, "Aimer la pluie, aimer la vie"
Un peu comme les enfants, j'aime bien la pluie, son petit rire sur les toits, son humeur changeante et la verdure qu'elle fait étinceler et pousser, lorsqu'elle n'est pas trop violente. J'aime surtout la façon qu'elle a de m'amener à considérer le spectacle de la nature avec un œil de poète, au lieu de me comporter en propriétaire ronchon.
Bien sûr, je déplore sa violence lorsqu'elle provoque des morts et fait grossir les fleuves au point d'envahir les maisons, les lieux de travail, les routes et les champs … Une tragédie pour certains !
Il y a quelques temps, chez Masyl, je découvrais cet haïku de Bashô, avec un mélange de joie et d'interrogation. Un moment, Je suis restée à le tourner et le retourner dans mon esprit.
Les pétales de la rose jaune
est-ce qu'ils frémissent et tombent
au bruit de l'eau bondissante ?
~°Bashô°~
Je ne sais pourquoi ces trois vers, très courts, m'ont émue longtemps. Un frémissement, de l'eau bondissante, des pétales qui tombent, ou ne tombent pas, on ne sait … Et cette rose particulière, cette rose jaune, qui suscite une question qui pourrait bien ne pas avoir de réponse, ou alors sept milliards de réponses toutes différentes. Car, enfin, il y va de notre sensibilité à chacun. Chez Masyl, l'autre jour, j'ai commenté d'une façon qui m'a surprise après coup :
"Un haïku un peu énigmatique, mais comme je les aime. Parfois nous frémissons intérieurement devant les manifestations de la vie, mais comme nous sommes des êtres raisonnables, nous reprenons vite le dessus. La rose, symboliquement, n'étant qu'amour et sensibilité, le frémissement, de joie, d'étonnement, d'émerveillement, pourrait lui faire perdre des pétales. Bon, c'est mon regard sur ce haïku, mais j'y vois une invitation à perdre un peu de notre carapace et de nos pseudos solidités."
Aujourd'hui, j'imagine que le poète marchait vers un torrent. Le bruit de l'eau bondissante est parvenu à ses oreilles avant qu'il ne l'aperçoive. Et, de joie, un frémissement l'a secoué intérieurement, une vieille raideur l'a peut-être abandonné. Instant de plénitude, si on y songe, mais comment traduire cela de façon simple et originale, légère et durable ? En posant peut-être une question à propos de cette rose jaune qu'il a vue auparavant sur le chemin ? Une question bien sûr sans réponse, mais qui amènerait à goûter longtemps en soi ce frémissement …
Et vous, qu'en pensez-vous ?
Commentaires
Quel beau billet de roses et d’eau ! Merci pour ces perles - tiens, trois gouttes, quatre, cinq - il pleut. Bonne journée, Lily.
Je véhicule ce poème en moi depuis quelques jours
A tant de nuit à tant de nulle
Floraison
S’oppose avec douceur
La rose
Anne perrier, Le livre d’Ophélie
pour moi le plus étrange dans ce haïku est la relation que le poète établit entre le bruit de l’eau et les pétales qui agissent comme les êtres vivants dans les situations dramatiques. Il veut peut-être souligner la fragilité des pétales qui réagissent même aux moins changements du milieu. Ou bien il parle des derniers moments de la vie d’une rose qui perd ses pétales au rythme du bruit de l’eau bondissante… un bon haïku propose toujours plusieurs déchiffrements…. )
Bonjour Lily !
D’abord : merci pour ces merveilleuses photos de roses (j’adore les roses, mais dans mon jardin d’ombre, il ne sert à rien d’essayer à les faire pousser !).
Ensuite : merci encore pour la mention du livre de Dominique Loreau (dont j’ai lu avec intérêt L’art des listes). Ça me donne envie de le chercher chez mon libraire ou à la bibliothèque et d’y jeter un coup d’œil.
Et puis : tout comme toi, j’aime la pluie lorsqu’elle tombe tranquillement, me permet de rester à l’intérieur sans mauvaise conscience et me dispense d’arroser le jardin. D’ailleurs, après la pluie, ça sent tellement bon dehors !
Finalement : en réfléchissant à ta question à la fin de ton billet, je me suis mise à la recherche du haïku de Basho que tu cites (et que je ne connaissais pas). Avec les traductions du japonais, c’est toujours un peu hasardeux - surtout que la version que tu as trouvée me semblait un peu trop “bavarde”. J’ai rapidement trouvé: dans Ploc, la revue du haïku, 23, édité par D. Chipot qui est un spécialiste reconnu de ce genre littéraire. Regarde :
Pétale après pétale
tombent les roses jaunes -
le bruit du torrent
Bashô
****
Étonnant, n’est-ce pas ?
Beaucoup plus “ouvert” et “objectif” que la version que tu cites. N’offrant que ce que le poète perçoit, sans déjà l’interpréter et pointer dans une certaine direction. C’est ce que j’aime dans le haïku : il donne au lecteur une image qui “transporte” une émotion, sans déjà la nommer.
La musique de la pluie, celle de l’eau, des notes parfois douces, parfois moins, qui m’enchantent.
Je voudrais te recommander un dictionnaire que je trouve magnifique et si original, je l’avais commandé et je viens de le recevoir: Dictionnaire de la pluie, de Patrick Boman.
On y voyage par le monde entier avec des croyances, prières, des rituels pour faire venir la pluie ou pour la faire cesser…
Merci pour ces douces pétales jaune-soleil, un beso Lily.
La petite pluie qui tombe ce soir est toute aussi poétique que celle dont tu parles. Elle n’afflige ni les plantes, ni les hommes, elle les met juste en valeur!
Joli billet, j’ai adoré le petit livre de Dominique Loreau “Aimer la pluie”. Beau week end Lily. brigitte
J’aime ces belles photos et l’eau, l’eau de là haut, celle sans laquelle nous ne serions plus.
Je suis agréablement surprise de voir que ce petit haïku t’ai donné l’idée d’un billet aussi beau sur la pluie. Moi aussi j’aime la pluie douce avec les différentes tonalités qu’elle émet en tombant. J’aime aussi les odeurs qui s’évaporent de la nature, après une averse. Les couleurs sont plus profondes également. Ce haïku pour moi évoque juste la chute des pétales de roses qui fragilisées selon leur maturation, tombent à cause des vibrations de l’eau du torrent.Ces vibrations sont plus ou moins fortes et elles concordent avec l’avancée des certaines pétales. La couleur jaune symbolise la vie, le soleil, l’énergie. Une interprétation simpliste. Étonnant de voir la différence quant à la traduction que nous soumet Monika… Merci Lily ! Bises chaleureuses du Sud ou le jaune est dominant. Bon weekend !
Au prochain jour de pluie , je repenserai à ton article , à ce haïku et aux paroles de Dominique Loreau…merci!
Elles sont magnifiques tes roses Lily !! Et moi j’aime la pluie… Mais cette année on en a vraiment eu de trop :0) Le printemps doit ressembler au printemps et l’hiver à l’hiver… Le livre de Dominique Loreau me tente d’ailleurs terriblement, et tu as raison, lorsque la nature fait des dégats comme ça c’est terrible, comme si il n’y avait pas assez de l’homme pour la destruction :0( A part ça Lily, toi qui as été institutrice pendant si longtemps j’aimerais beaucoup avoir ton avis, je parle de quelque chose chez moi (le titre du billet “Désillusion” et je t’invite à venir me lire, ça serait bien d’avoir ton avis), si tu préfère tu peux m’en parler par mail… En fait je croyais que ça c’était calmé mais Petit dernier subi un rejet de pas mal de ses camarades maintenant. Je me demande ce que je devrais faire… Je t’en remercie d’avance Lily
J’ai toujours aimé la pluie qui vient après le soleil …
Pluie de jus
Hein
Rose
Pluie des taies
En nid
Vers
Pluie d’eau
Tonne
Jaune
Pluie blanche
Colombe
La branche
Quel merveilleux texte Lily! Et les roses…
J’ai beaucoup aimé les commentaires et les références d’ouvrages si instructifs. Je ne manquerai pas de les découvrir à mon tour.